Rencontre avec Jean et Josette BROUILLY

Temps de lecture : 8 minutes

Toque blanche lyonnaise et chef étoilé, on ne présente plus le chef Jean BROUILLY. Dans l’ombre de cet amoureux de la cuisine aux yeux rieurs, sa femme, Josette, n’a jamais voulu être sous les feux des projecteurs. Josette est lyonnaise, Jean est originaire de Villechenève. Ils ont été hôteliers et restaurateurs du côté de Tarare de 1962 à 2007. Depuis leur retraite, le couple est installé à Villefranche-sur-Saône.

58 ans de vie commune dont 45 ans de travail comme modèle de réussite. Démonstration de bonheur avec ce couple attachant en pleine période de confinement !

Interview Jean Brouilly - Article de blog THE MAG

Que pensez-vous de cette période inédite que nous vivons ?

Ndlr : les propos ont été recueillis par entretien téléphonique le 27 Avril 2020.

Jean : cette période me rappelle des souvenirs de mon service militaire ou encore de ma plus tendre enfance ! Nous vivions en autarcie dans une petite ferme, nous devions gérer les stocks pour l’année, avec très peu de viande sur la table. Pareil durant le service militaire, il fallait gérer les vivres pour plusieurs mois sans savoir quand est-ce qu’aurait lieu le prochain ravitaillement… Finalement, aujourd’hui cette période est presque « ludique », je ne ressens aucune contrainte particulière. Je m’efforce de faire des bons petits plats pour Josette et moi, nous aimons prendre du plaisir à table et cela nous fait oublier la liberté de mouvement.

Josette : nous en profitons pour reprendre contact avec nos amis par téléphone, des personnes que nous n’avons pas vues depuis longtemps. Mes copines de l’association me manquent un peu (ndlr : Josette est bénévole à la Croix-Rouge depuis 12 ans) et je regrette aussi de ne pas pouvoir être plus efficace… Il y a beaucoup plus malheureux que nous !

Comment a commencé votre histoire ?

Josette : je suis originaire de Lyon mes parents avaient une pâtisserie aux Gratte-Ciel et d’autres membres de ma famille étaient dans les métiers de bouche. Mes parents étaient mes modèles, je les ai toujours vu travaillé ensemble. En épousant un cuisinier, je savais exactement à quoi m’attendre mais ce n’était pas un sacrifice, c’était naturel. J’étais prête à abandonner ma carrière de secrétaire de Direction pour faire équipe avec mon mari.

Jean : j’avais la rage d’apprendre, depuis très jeune j’avais toujours dans un coin de ma tête cette envie d’avoir un restaurant. J’ai d’abord beaucoup voyagé et travaillé dans plusieurs restaurants partout en France avant de m’installer. C’est un peu par hasard que nous avons eu cette opportunité à Tarare. Je dépannais pour quelques semaines mon oncle dans son épicerie. Un jour l’un des clients de l’épicerie m’a fait part de sa volonté de vendre son affaire : un hôtel-restaurant sur la Route Nationale 7, et c’est comme ça que l’aventure a commencé en 1962 et elle a duré 45 ans !

Pourtant j’ai arrêté l’école très jeune à 13,5 ans, je n’ai pas les compétences intellectuelles de Josette. Nous nous sommes parfaitement complétés, elle était capable de gérer les comptes, écrire les courriers, les menus etc… Sans elle je n’y serais jamais arrivé.

Que retenez-vous des débuts avec la reprise de l’hôtel restaurant ?

Josette : les débuts ont été difficiles, on travaillait 7 jours sur 7 non-stop de 6h30 du matin jusqu’à 23h le soir. Il nous a fallu attendre deux ans pour nous accorder une première soirée sans travailler !

Puis avec la naissance de nos fils, nous avons dû revoir notre rythme. Heureusement nous avions un excellent chef qui a travaillé avec nous pendant 20 ans pour seconder Jean.

Finalement, avec le recul, je ne retiens que les bons moments, les bons côtés. Cette aventure a pu parfois être une véritable épreuve mais celle-ci a véritablement soudée notre vie. Nous nous sommes toujours serré les coudes, et avons respecté les valeurs inculquées par nos parents.

Quel type de « patrons » étiez-vous ?

Josette : nous étions très prudents avec l’argent, c’est ce qui a fait notre réussite sur le long terme. Nous n’étions pas pressés de réussir, et nous vivions assez simplement. Je m’étonnais de voir certains autres restaurateurs achetés de belles voitures ou des vêtements de luxe… Nous vivions bien mais nous n’avons jamais été dans les excès et cette simplicité nous a réussi. Finalement eux ont disparu et nous nous sommes restés…

J’ai travaillé gracieusement toute ma vie, je n’ai jamais touché de salaire et je n’ai jamais pensé au divorce une seule seconde de ma vie. J’avais confiance en Jean et je ne pensais pas qu’il pourrait m’abandonner !

Au restaurant, il y avait aussi beaucoup de respect et de confiance entre nous et nos employés ; le vouvoiement était de rigueur en toutes circonstances ! J’ai toujours appelé Jean « CHEF ! » et parfois aujourd’hui encore ça m’arrive de l’interpeller comme ça s’il ne me répond pas.

Jean : le plus important c’était l’investissement, aller de l’avant et progresser continuellement. Nous avons aussi misé sur la fidélité de nos équipes. D’ailleurs beaucoup de restaurateurs de la région encore en activité sont passés par chez nous… C’est un vrai bonheur de garder contact avec eux et de les voir réussir ! Finalement, nous avons semé plusieurs graines de talent dans la région et nous en sommes très fiers.

Il a fallu innover aussi pour se démarquer ! J’ai été le premier dans la région à lancer la “cuisine à la vapeur”, j’avais vu ça à Paris dans un restaurant où j’avais travaillé, Paris a toujours été à la pointe de la créativité. J’ai même inventé une casserole que j’aurais pu faire breveter ; les Japonais s’étaient intéressés à mon idée !

Bien sûr, ma signature de Chef restera celle de la cuisine des fleurs.

Interview Jean et Josette Brouilly - Article de blog THE MAG

Et les étoiles, qu’en pensez-vous ?

Josette : l’étoile nous a beaucoup apportée, même dans des périodes plus “creuses”, l’étoile nous a toujours garanti une affluence minimum (ndlr : le restaurant a conservé son étoile pendant 20 ans). Nous avions toujours du passage, des gens s’arrêtaient parce que nous étions dans le Guide Michelin. Ça a été une grande fierté pour nous et pour nos équipes que de conserver cette étoile jusqu’à la vente du restaurant en 2007. Aujourd’hui nous avons beaucoup de peine de voir certains collègues perdre leur étoile, ça représente tellement de travail, cela nous fait vraiment mal au cœur.

Comment séparer vie privée et vie professionnelle quand on est autant investi dans son affaire ?

Josette : nous vivions sur place, c’était plus simple à gérer mais il y avait un temps pour chaque chose. Jamais nos enfants ont été privés de nous, nous étions présents après l’école, pour les repas et pour les coucher. Prendre nos repas en famille c’était la chose la plus importante pour nous ! Finalement, ils vivaient notre vie à 100%.

Jean : parfois le weekend nous avions envie de sortir, d’aller manger ailleurs mais finalement les garçons préféraient manger à la maison, selon eux c’était bien meilleur (rires). Au restaurant, Josette était « Madame BROUILLY » mais dans la vie privée, c’était et c’est toujours « Ma Bichette » !

L’argent n’a jamais commandé dans notre vie. On s’est fait plaisir, on a bien vécu. On a ce qu’il faut pour notre retraite mais nous ne sommes pas exigeants non plus.

Parlez-nous de vos voyages pour représenter la cuisine française à travers le monde..

Jean : j’ai eu beaucoup de chance, je suis rentré assez jeune aux Toques Blanches Lyonnaises et je me suis toujours investi pour représenter le Beaujolais. Puis mon chemin a croisé celui de Georges DUBOEUF (ndlr : Georges Duboeuf est décédé début 2020 à l’âge de 87 ans). Ensemble nous avons fait la promotion des vins et de la gastronomie de notre région dans le monde entier. J’ai des souvenirs formidables de nos voyages, des rencontres exceptionnelles comme la fois où nous étions à Auckland (Nouvelle-Zélande) dans le même hôtel que David BOWIE.

Japon, Chine, Cote d’Ivoire, Norvège, Canada, Nouvelle-Zélande, Singapour, États-Unis, Émirats Arabes … J’ai voyagé à travers le monde et j’en garde des souvenirs formidables.

Chaque voyage était une aventure humaine formidable…

Est-ce que vous voyagez encore aujourd’hui ?

Josette : oui régulièrement nous allons en Allemagne pour rendre visite à notre fils et nos petits-enfants, nous attendons le prochain voyage avec impatience.

A quoi ressemble votre vie de retraités ?

Josette : nous avons choisi de nous installer en ville par praticité. Les caladois ont été très accueillants, nous avons rapidement fait des amis et nous sommes très heureux ici. Nous vivons comme nous avons toujours vécu, très simplement, avec une petite retraite. Ce n’est un secret pour personne, je n’ai jamais été salariée donc personnellement je ne touche pas de retraite et nous vivons ainsi comme nous avons toujours vécu.

Jean : mon plaisir reste la cuisine et le jardinage ! Je cultive mes fleurs, mes plantes, mes légumes… Je fais toujours des bons petits plats. Nous descendons sur LYON de temps en temps en bus, nous apprécions nos sorties aux restaurants !

Justement, quelles sont vos adresses du moment sur LYON ?

Jean et Josette : pour n’en citer que quelques-unes, nous apprécions la cuisine de Anthony BONNET de la Cour des Loges. Davy TISSOT fait un travail formidable au restaurant d’application de l’Institut Paul Bocuse. Il y a aussi Félix GAGNAIRE (fils de notre ami Pierre GAGNAIRE) avec son restaurant « Sauf Imprévu » dans le 6ème. Pour nous, la chef qui monte c’est Tabata MEY, les APOTHICAIRES également dans le 6ème arrondissement.

Un mot de la part de Prescilia & Alexandre qui ont rédigé cet article

A travers cette série de questions, nous avons souhaité dresser un portrait intimiste du couple BROUILLY et de leur réussite, tant sur le plan professionnel que dans leur vie privée. Leur histoire d’amour est unique, leur personnalité est attachante. Il ressort de cet entretien une harmonie totale entre les deux êtres, un bonheur pur et simple qui force le respect.  

Prescilia HADJOUT & Alexandre CHAVANNE – ACTU’
 

En 1962, Jean et Josette BROUILLY ont d’abord repris un hôtel-restaurant « Le Français » rapidement rebaptisé « Jean BROUILLY » rue Étienne DOLET dans le centre de Tarare. En 1980, ils ont investi une grande bâtisse construite en 1906 pour installer le restaurant gastronomique à la sortie ouest de la ville. Pendant 7 ans, ils ont toutefois continué à faire tourner les deux établissements, faute de repreneurs pour l’hôtel-restaurant. Le 31 Mars 2007, Jean et Josette BROUILLY ont vendu leur restaurant avec leur nom et leur étoile au chef Éric LAMBOLEZ. Le restaurant gastronomique a depuis perdu son étoile mais sa réputation et son histoire perdurent. Le restaurant Jean Brouilly reste une adresse incontournable de la Nationale 7 dans l’ouest rhodanien. A découvrir absolument !

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