S’accorder trente jours pour parcourir plus de 1000 kilomètres. Un pari un peu fou.
Nos vies à deux cents à l’heure, les enfants à élever, le travail à assurer, les engagements associatifs ou politiques à assumer, les proches à chérir, les relations amicales à fortifier… Ajoutez à ce doux cocktail un monde bercé d’incompréhensions, de souffrances, d’inéluctables déchirements. Malgré toutes celles et ceux qui bâtissent déjà chaque jour un horizon plus juste, accueillant, ou-vert, le sens de nos existences se laisse parfois longtemps chercher.
C’est dans ce chaos organisé que nous avons pris la décision de reprendre un nouveau souffle.
En quelques semaines les plannings de garde pour nos enfants sont soigneusement ficelés, nos employeurs avertis et consentants, nos sacs à dos sommairement bouclés. Nous fermons la porte de nos maisons pour cette quête éphémère. Nous voilà parti•es vers le sud afin de rejoindre, à pied, la ville italienne d’Assise. Une démarche de lâcher prise, loin de l’agitation quotidienne.
Un chemin de dépaysement, un retour nécessaire aux joies simples que nous offre la nature, à la rencontre de l’inconnu, celui ou celle que notre route croisera. Peu de moyens (un budget défini de 10€/jour maximum), pas de moyen de communication. Le reste sera laissé à la providence.
L’aventure s’annonce dès le début plus tourmentée que prévue. Pluie, orages, brouillard, pluie, bourrasques, pluie, encore et toujours, pluie. Chaussettes trempées, boue jusqu’aux genoux, c’est vêtu•es de capes en plastique (plus ou moins imperméables) que nous avalons nos quarantaines de kilomètres quotidiens dans l’espoir de trouver un lieu all’asciutto* pour dormir le soir. Curieusement les jours s’enchaînent et se ressemblent (se tirer du sommeil vers six heures du matin, enfiler un pull encore humide, boucler ses affaires, trouver son chemin et s’envoler vers de nouveaux lieux), et pour autant les jours ne se ressemblent jamais.
L’ingéniosité de la nature offre aux randonneurs ce qu’elle a de meilleur. Nous cueillons et ramassons au gré du chemin de multiples variétés de pommes, des figues, des châtaignes et des champignons, des poires, du raisin et des kakis, des noisettes, du thym, du romarin et du laurier… de quoi agrémenter nos paniers repas et rehausser le goût de nos eaux chaudes le soir.
Mais ce sont surtout les rencontres qui fortifient notre route pas après pas. Nous abordons français et italiens tel des sans-domiciles fixes, créant sur notre passage autant d’admiration que de méfiance. Nous ne pouvons proposer que nos sourires et quelques denrées comme monnaie d’échange à nos hôtes. Nous sommes ouverts à quelconque accueil que l’on pourrait nous offrir, gîte ou couvert, simple grange ou petit coin d’herbe pour y planter notre tente. L’hospitalité sera très différente d’un jour à l’autre… De merveilleux bienfaiteurs nous feront entrer dans l’intimité de leurs foyers, partageant alors repas de fête, douches chaudes et lits douillets le temps d’un soir. Mais, beaucoup plus souvent, nous devrons nous résoudre à la dureté des cœurs dans ces lieux où nous n’essuierons que des refus ou de l’indifférence totale, et ce malgré les seaux d’eau qui tombent du ciel sur nos corps épuisés. La question qui porte autour de l’accueil du prochain nous interpelle. Quelle place lui accorderions-nous dans nos vies bien prenantes ?
Nous avançons sereinement et goûtons peu à peu au vrai lâcher prise. Chaque étincelle de joie finit par nous habiter pleinement : découvrir au lever un matin ensoleillé (si rare), pouvoir apercevoir du haut de nos montagnes le village étape du soir dans la vallée, partager en chemin des muffins cuisinés et offerts par des enfants rencontrés la veille… il nous suffira bientôt de peu pour nous émerveiller.
Après le Beaujolais, les Alpes, le Piémont, la Ligurie, la Toscane, l’Ombrie, nous atteignons enfin la ville d’Assise, nourri•es de gratitude, de fierté, d’exaltation : notre périple est arrivé à son terme ! Nous découvrons ce lieu que nous avons tant imaginé, espéré, rêvé. Un lieu édifiant qui ne peut qu’inspirer et insuffler la pace nel mondo**. Mais, il faut l’admettre, la mélancolie se fraye aussi un chemin… car, oui, notre périple est arrivé à son terme.
Une quête éphémère ? Ce que nous pensions. Nous réintégrons finalement nos vies (retour en bus, cette fois) et y retrouvons son rythme, ses multiples exigences. Dans le fond, rien n’a changé.
Rien a changé ? Inévitablement, tout a changé.
Ce chemin nous a éveillé•es. Il nous a R-éveillé•es.
C’est déterminé•es et heureux•se que nous abordons cette nouvelle page qui s’ouvre à nous. Une page qui n’est pas restée vierge longtemps, bien vite griffonnée de multiples résolutions et d’envies qui, à défaut de révolutionner le monde, feront déjà rayonner le nôtre, celui de nos proches, et, qui sait, peut-être aussi celui de l’inconnu qui croisera notre chemin.
Ce qui change, c’est le regard.
Clémence & Brieg
*au sec **la paix dans le monde
Clémence Novikoffnovikoffclemence@gmail.com



